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Climeworks, ou comment j'ai payé pour du vent (littéralement)

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J’étais un Climeworks Pioneer. Le genre de gars qui paye un abonnement mensuel pour qu’une machine en Islande aspire du CO₂ et le transforme en roche. Ça avait une beauté presque absurde : simple, radical, vérifiable. Et puis tout s’est doucement effondré.

La promesse qui m’avait eu

Le pitch de Climeworks, à l’époque, c’était limpide. Des ventilateurs géants aspirent l’air ambiant, des filtres captent le CO₂, on l’injecte dans le basalte islandais où il se minéralise. Définitivement. Pas d’arbre qui brûle dans 10 ans, pas de crédit carbone qui change de main trois fois avant de valoir quoi que ce soit. Du hard tech, alimenté par la géothermie islandaise, avec un résultat mesurable et permanent.

Pour un geek qui cherchait une action concrète au-delà de trier ses déchets, c’était le graal. Tu paies, ils aspirent, c’est dans la roche, point final. J’avais même offert des certificats de retrait carbone à des proches. “Tiens, pour ton anniv, j’ai retiré 85 kg de CO₂ de l’atmosphère en ton nom.” Essayez de faire plus original comme cadeau.

Le silence avant la tempête

Et puis, progressivement, le projet a semblé s’endormir. Les communications se sont espacées. Les newsletters sont devenues plus corporate, moins enthousiastes. Ce genre de flottement qui te dit que quelque chose coince en coulisses sans qu’on ose te le formuler clairement.

Quand les chiffres sont enfin sortis, la douche était froide. Mammoth, leur deuxième installation en Islande — celle qui devait être le passage à l’échelle — a capturé 105 tonnes de CO₂ en 2024. Sur les 36 000 tonnes annuelles promises. Faites le calcul, c’est 0.3% de l’objectif. Pendant ce temps, ils ont licencié 10% de leurs effectifs.

Quand le DAC carbure au gaz naturel

Et comme si ça ne suffisait pas, il y a eu Project Cypress. L’idée : implanter du DAC en Louisiane, avec jusqu’à 600 millions de dollars de subventions fédérales. Cool sur le papier.

Sauf que l’électricité sur place vient d’Entergy, un fournisseur dont le mix est à ~50% gaz naturel, 2% charbon, et un faramineux 3% de renouvelable. Des chercheurs du MIT ont d’ailleurs prévenu : si le DAC tourne sur du fossile, il peut émettre plus de carbone qu’il n’en capture.

Le DAC en Islande, alimenté par la géothermie, ça avait du sens. Le DAC en Louisiane, alimenté par du gaz, c’est un exercice comptable au mieux, une absurdité climatique au pire. C’est ce moment où tu te dis que la mission a peut-être cédé la place à la course aux subventions.

Les signaux qu’on ne veut pas voir

Rétrospectivement, les red flags s’accumulaient. Les options pour offrir du retrait carbone en cadeau — les certificats, les cartes — ont progressivement disparu. Aujourd’hui, via leur partenariat Thanks a Ton, tu peux juste… donner plus d’argent. Pas de certificat à générer pour la personne, pas de joli PDF qui dit “j’ai retiré X kg de CO₂ en ton nom”. Juste “aboule plus de tune”. Le vocabulaire sur le site, lui, a glissé en douce : “portfolio”, “diversified solutions”, “nature-based approaches”. Le produit changeait sous nos pieds, sans qu’on nous demande notre avis.

Et quand tu regardais les petites lignes, la fenêtre de livraison de ton CO₂ est passée de 5 à 6, puis 7 ans. Ton abonnement payé en 2022 ? Le CO₂ n’a probablement toujours pas été capturé. Vu que les installations tournent à une fraction de leur capacité, c’est même quasi certain.

Le pivot : de technicien à trader carbone

Et puis est arrivé le coup de grâce. Climeworks a lancé “Climeworks Solutions” — un service de courtage en crédits carbone. L’idée : ils ne vendent plus juste leur DAC, ils assemblent des portefeuilles qui mélangent leur techno avec des crédits achetés à d’autres fournisseurs. Enhanced weathering, biochar, reforestation…

Les abonnements individuels ont suivi le mouvement. Aujourd’hui, les offres “Pioneer” proposent des portefeuilles à 90% nature-based / 10% tech pour 100$/tonne, ou 70/30 pour 250$/tonne. Pour du 100% tech, c’est 500$/tonne.

L’ironie est délicieuse. Climeworks, la boîte qui existait précisément parce que les crédits carbone classiques étaient douteux, vend maintenant… des crédits carbone classiques. Avec leur nom en haut de la facture pour faire sérieux.

Le marché des crédits carbone volontaires, c’est un monde de filous. Les scandales Verra, South Pole, les projets de protection forestière qui sur-créditent massivement — tout ça est documenté. Même les crédits DAC de Climeworks ne sont pas épargnés : l’agence Calyx Global a attribué sa note la plus basse au projet Orca pour des émissions de construction non comptabilisées. Mélanger du DAC avec du nature-based, c’est diluer la seule chose qui rendait Climeworks crédible aux yeux de gens comme moi.

Alors on fait quoi ?

Je ne vais pas finir en disant “il faut faire mieux” ou “chacun son échelle”. C’est creux et on le sait tous.

La vérité, c’est que j’ai l’impression d’avoir perdu un des rares leviers concrets qu’un individu pouvait actionner. Réduire l’avion ? Oui, évidemment, c’est la base — même si c’est un truc dont j’ai du mal à me saisir pleinement. Planter des arbres ? C’est le SAF du pauvre — de la bonne conscience en kit qui ne résiste pas à un feu de forêt ou à un changement d’affectation des terres. Le SAF lui-même ? Un carburant “durable” dont le bilan carbone fait encore débat et qui sert surtout de bouée marketing aux compagnies aériennes.

Alors concrètement, vous faites quoi, vous ? Pas la théorie, pas les grandes déclarations d’intention. Les actions réelles, quotidiennes ou ponctuelles, qui ont un impact mesurable et qui ne sont pas du greenwashing déguisé.

Je pose la question sincèrement. Parce que là, honnêtement, je sèche un peu.